http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2015/09/28/sortir-du-cauchemar-francais-par-romain-goupil_4774766_3232.htmlJe fais un cauchemar. Un immeuble est en feu, d’immenses flammes s’échappent dans un fracas de verrières explosées dévastant la façade entourée de volutes de fumée âcre, cris, hurlements, panique des enfants aux étages, fenêtres noircies, des silhouettes enflammées. J’entends les suppliques des voisins. Certains s’agrippent aux gouttières… Tous implorent les secours, les vieillards hurlent…
Imaginons que des intellectuels de l’idéologie française sont dans la rue, au pied de l’immeuble. Ils regardent la catastrophe sans bouger. Ils discutent, analysent, pèsent et soupèsent, pour ne pas être « tyrannisés par l’urgence » ou « otages de l’émotion ».
Responsables et conséquents, ils débattent : « Qui a mis le feu ? », « Qu’allons-nous faire après ? », « Avec quel argent les nourrir, les vêtir ? », « A la place de qui ? », « Contre qui ? », « Les sauver, n’est-ce pas être l’esclave du politiquement correct ? », « un réflexe de bobo humanitaire »… Non soumis à la « bien-pensance », ils détournent fièrement le regard.
Ô mon frère giflé par un policier grec, Ô mon ami jeté à terre par les croche-pieds d’une cameraman hongroise, Ô toi électrocuté sous les caténaires de l’Eurostar, Ô compagnons morts congelés entre les cylindres d’acier d’un train d’atterrissage, Ô camarades broyés entre les essieux d’un semi-remorque à Calais, Ô âmes noyées, étouffées dans les fonds de cale, accrochées aux filets de la pêche au thon, naufragées, échouées dans votre Méditerranée, Ô vous happés par les trains, écrasés par les conteneurs.